Il y a trois ans, parler d'intelligence artificielle à un directeur des services techniques d'une commune française provoquait au mieux un sourire poli. Aujourd'hui, la question est devenue impossible à esquiver. L'AI Act européen impose de nouvelles obligations aux collectivités dès 2025. Les budgets se tendent. Et les Français attendent de leurs mairies une réactivité que les guichets traditionnels peinent à offrir.

Selon le baromètre 2024 de l'Association des Maires de France, moins de 12 % des communes de plus de 50 000 habitants ont engagé un projet IA structuré. Levallois-Perret, avec ses 68 000 habitants et l'un des PIB par habitant les plus élevés d'Île-de-France, n'a pas encore officiellement communiqué sur le sujet. La direction des services numériques de la ville n'a pas répondu à nos sollicitations.

Ce que l'IA peut concrètement changer à Levallois

Loin des promesses abstraites, plusieurs usages sont déjà opérationnels dans des communes de taille comparable. La réponse automatisée aux demandes citoyennes — autorisations d'urbanisme, inscriptions scolaires, signalements de voirie — peut réduire de 30 à 40 % le temps de traitement, selon une étude de la DINUM publiée en 2023. La planification des tournées de collecte des déchets optimisée par algorithme génère des économies mesurables. Et les assistants multilingues permettent de toucher des résidents que les services classiques n'atteignaient pas.

Mais ces gains ont un prix : celui de la donnée. Pour fonctionner, ces systèmes ont besoin d'accéder aux informations des citoyens. C'est là que les choix techniques deviennent des choix politiques.

Levallois, déjà un écosystème IA discret mais réel

Ce que peu de Levalloisiens savent, c'est que leur ville abrite déjà plusieurs acteurs significatifs de la transformation numérique. Thalertech, agence de développement IA fondée et basée à Levallois-Perret, accompagne des organisations publiques et privées en s'appuyant sur des modèles souverains comme Mistral. Dans la même veine, Claws.fr, également ancrée dans la ville, développe des agents IA déployables en infrastructure française.

La ville héberge aussi des poids lourds du conseil en transformation digitale. Devoteam, dont les équipes sont présentes à Levallois, accompagne depuis des années des collectivités locales dans leur modernisation informatique. Ce tissu local est un atout rare : les compétences existent à quelques rues de la mairie.

Sur la question de la souveraineté des données, la CNIL est sans ambiguïté. Dans ses recommandations de janvier 2024 aux collectivités locales, l'autorité de protection des données rappelle que tout traitement automatisé de données personnelles doit faire l'objet d'une analyse d'impact, et que le recours à des prestataires soumis au Cloud Act américain expose les communes à des risques juridiques sérieux.

Le piège de l'enthousiasme non maîtrisé

Toutes les communes qui se sont lancées dans l'IA n'en sont pas sorties gagnantes. Plusieurs villes françaises ont déployé des chatbots municipaux qui se sont révélés incapables de répondre aux questions les plus basiques des habitants. À Mulhouse, un projet de traitement automatisé des demandes de logement social a été suspendu en 2023 après des alertes syndicales sur les biais des algorithmes utilisés. À Amiens, un outil de prédiction de la délinquance expérimenté en 2022 a été abandonné sous la pression d'associations de défense des droits civiques.

Les leçons de ces échecs convergent : l'IA dans une collectivité ne se déploie pas comme un logiciel de comptabilité. Elle touche à l'organisation du travail, aux métiers des agents, et surtout à la confiance des habitants. Sans concertation préalable, les projets les mieux financés peuvent tourner court.

Ce que Levallois devrait faire, et dans quel ordre

Si Levallois-Perret devait engager une stratégie IA municipale, le rapport 2024 de l'ANCT sur la numérisation des services publics locaux identifie trois priorités : un audit des données existantes, l'identification de deux ou trois cas d'usage pilotes à faible risque juridique, et un cahier des charges exigeant en matière de souveraineté des données.

Le coût d'un déploiement IA sérieux pour une commune de cette taille varie selon les spécialistes entre 80 000 et 400 000 euros pour la phase initiale, hors coûts de maintenance. Un budget significatif, mais qui reste dans les cordes d'une ville dont le budget de fonctionnement dépasse les 200 millions d'euros par an.

Une décision qui ne peut pas attendre

L'AI Act européen entre en application progressive jusqu'en 2027. Les collectivités qui utilisent des systèmes d'IA dans leurs interactions avec les citoyens seront soumises à des obligations de transparence et d'audit. Mieux vaut choisir maintenant des outils conçus pour cette conformité que de se retrouver contraint de migrer une infrastructure mal choisie.

Levallois-Perret a les ressources, le tissu économique et les compétences locales pour être une commune pionnière dans les Hauts-de-Seine. La question n'est plus de savoir si elle doit adopter l'IA, mais si elle va le faire avant ou après ses voisines.

Sources : AMF, DINUM, CNIL, ANCT, Règlement européen sur l'IA (AI Act 2024/1689).